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Crise du CPE. Trois scénarios de "sortie" de crise, sur la durée.

samedi 8 avril 2006, par Laurent Simon


La crise est patente, et les blocages réels, malheureusement significatifs de la société française et de sa difficulté à évoluer sans révolution.

Bien sûr il serait commode et apparemment "simple" de retirer / d’abroger le CPE.

Indépendamment des problèmes de susceptibilité, de "sens de l’honneur" des uns et des autres (ou de "logique de l’honneur", au sens de Philipe d’Iribarne, voir par exemple "CPE, nouveau blocage de la société France. Principes et obstination : 2, pragmatisme et négociation : 0 !", et bien sûr des "destins" personnels des "présidentiables" ou de ceux qui aspirent à l’être, il nous a semblé important de mettre en perspective différentes possibilités, sur les années à venir.

Nous distinguons ci-après 3 scénarios de "sortie" de crise

1. Abrogation du CPE, voire du CNE, démission de Villepin

2. Tentative ultime de ménager la chèvre et le chou, dégradation durable du climat social

3. Entre les deux, une vraie négociation : suspension-retrait du CPE contre un nouveau "Grenelle" mais sans aucune exclusive

Contrairement à certaines apparences, le véritable courage n’est pas dans le scénario 2, qui met les risques principaux du côté du gouvernement et augmente de façon importante les risques en 2007 d’un gouvernement d’illusions.

Le véritable courage est dans la recherche du scénario 3, qui met tous les acteurs devant leurs responsabilités, permet de trouver des éléments de réponse sérieux face à la crise majeure actuelle, et permet d’arrêter cette lente mais constante perte de crédibilité des hommes politiques depuis des décennies.

Car cette crise actuelle est en fait bien au-delà du seul CPE : la révolte des jeunes est aussi le signe d’une "fracture générationnelle". Certains jeunes font clairement référence à la dette publique abyssale, et tous parlent du manque de perspectives pour eux.

Manque de perspectives lié en réalité à ce système corporatiste arc-bouté sur des "avantages acquis" qui mettent toute la société en péril, et un "modèle social" qui n’en est pas un.

1. Abrogation du CPE, voire du CNE, démission de Villepin

La pression de la rue mais aussi du Medef, l’in-audibilité dans les médias du discours de la CGPME et des partisans du CPE, y compris jeunes, les difficultés rencontrées dans la majorité pour définir une position commune tenable amènent Jacques Chirac à arrêter là les frais, déjà très élevés.

Par repli habituel, Chirac nomme alors un Premier Ministre "suffisammment" chiraquien, faisant partie du clan Chirac, qui pourrait être Alain Juppé par exemple. C’est aussi un des effets pervers des règles actuelles, assurant l’impunité judiciaire du Président, mais seulement pendant son mandat, ce qui incite Chirac à chercher désespérément un allié sûr comme nouveau Président.

Etant donné le contexte, le Premier Ministre nommé risque fort d’avoir une crédibilité faible, et de ne faire que gérer les affaires courantes avant les élections. Les seuls dossiers qu’ils pourrait engager seraient très consensuels. Pour mémoire, les 3 chantiers annoncés par Chirac en 2002 : sécurité routière, cancer, handicap, mais il s’agirait ici probablement de questions malgré tout liées aux préoccupations actuelles des Français : chômage, mondialisation, voire Europe ?

En fait il pourrait y avoir un déminage de certains dossiers, comme celui de la justice, suite à l’affaire Outreau, le Premier Ministre ne prenant pas un engagement sur la direction initiale, un peu à l’image de ce qu’il s’est passé avec le dossier "laïcité à l’école".

1.A. C’est d’ailleurs ce qui pourrait se passer dans le meilleur des cas. Déminer les sujets qui fâchent, ce qui aurait des vertus d’apaisement, suite à cette forte tension (crise du CPE). Voire même des expérimentations, par exemple sur des axes différents, en s’appuyant sur des acteurs locaux partant pour réaliser de telles expérimentations.

La voie serait très étroite dans tous les cas, et cela demanderait un Premier Ministre plus humble que Villepin, en tout cas pas une personnalité souhaitant se présenter aux Présidentielles !

Et ce déroulement favorable favoriserait une victoire de Nicolas Sarkozy.

1.B. Mais le scénario le plus probable, dans ce cas d’abrogation, n’est justement pas cette évolution favorable. Les tensions entre les deux "familles" à l’UMP risquent d’être trop fortes, et ces forces centrifuges risquent fort de s’exacerber à proximité des Présidentielles.

Ce qui favoriserait une victoire de la gauche, par exemple de Ségolène Royal, perçue comme un rejet de la droite (plus qu’une véritable victoire de la gauche, par manque d’un projet mobilisateur) et un renouvellement de la classe politique.

2. Tentative ultime de ménager la chèvre et le chou, dégradation durable du climat social

Cela prolongerait la période actuelle, avec une grande indécision, une grande confusion, des contorsions bien peu efficaces des différents acteurs de la majorité, par manque de volonté de regarder les réalités en face, et une très grande difficulté à entamer des négociations.

Ce serait aussi le prolongement de l’obstination des anti-CPE à exiger le retrait avant toute autre chose.

Cela se traduirait par le maintien de Villepin, pour combien de temps encore ?, avec une dégradation durable du climat social, politique et sociétal.

Le pourrissement ne toucherait pas seulement les anti-CPE, chez qui un nombre non négligeables seront tentés par une radicalisation protéiforme, dont nous venons d’avoir une idée avec les événements depuis le 4 avril.

Il y aurait alors une crise de régime très importante, bien plus forte qu’aux moments de très grande impopularité de Jean Pierre Raffarin : toutes les élections étaient perdues par la majorité, mais la gauche, les syndicats, les "mouvements sociaux" ne donnaient pas cette impression d’unité.

La perte de crédibilité des hommes politiques continuerait de s’accroître, avec scores très élevés des extrêmes (gauche et droite) aux Présidentielles, montée très forte des populismes en tout genre et baisse de la participation électorale.

Tout est alors possible dans cette situation.

2.A. La seule possibilité favorable viendrait d’une émergence d’un homme politique venant de la "société civile", comme Christian Blanc, par exemple.

2.B. Mais le scénario le plus probable est une dégradation également très forte du climat à l’intérieur de la majorité (UMP), qui pourrait faciliter l’élection d’un Laurent Fabius.

En effet, Jospin, pas assez "à gauche", ne pourrait l’emporter dans ce contexte de course du PS en direction de l’extrême gauche et de discours très idéologique. Et malgré toutes ses ambiguités, Fabius serait le seul en mesure de pouvoir rassurer (un peu) le "peuple de gauche", sur un "programme" tissé d’illusions tenaces et dramatiques.

Cette élection sur fond de peur face à la mondialisation, de dogmatisme, de démagogie et de populisme emmènerait la France dans une nouvelle aventure "idéologique" aggravant la situation dèjà catastrophique des finances publiques (déficit, dette) : impossibilité de mécontenter immédiatement son électorat, et donc de réduire les dépenses publiques, avec pour conséquence une dégradation rapide de la déjà faible croissance actuelle (l’euro resterait fort, ce qui est une énorme différence avec la période 1997-2000, et avec la période 1981-1983).

3. Entre les deux, une vraie négociation : suspension-retrait du CPE contre un nouveau "Grenelle" mais sans aucune exclusive

La seule voie d’espoir sérieux viendrait paradoxalement de l’intensité de la crise actuelle, à la condition expresse d’en tirer toutes les conclusions, par tous les acteurs : majorité, anti-CPE, syndicats, opposition, et aussi une bonne partie de la société civile qui n’en peut plus, et dont le ralbol explique en partie le Non au traité constitutionnel : la population active travaille intensément sans en recueillir les fruits, du fait de prélèvements obligatoires qui ont encore augmenté (voir "La France, seul pays hyperchargé de l’UE15 à augmenter sa pression fiscale-sociale...").

D’une certaine manière la crise actuelle ressemble à la situation suivant les événements de Mai 68, malgré bien sûr d’énormes et nombreuses différences entre ces deux situations : le point commun est un ébranlement sociétal très fort, qui résulte (cette fois-ci) de nombreux événements ayant un impact fort, parmi lesquels :
- lente et apparemment inexorable chute de la participation électorale depuis des décennies
- désillusions par rapport aux promesses non tenues (Chirac) ou aux promesses tenues n’apportant que temporairement une amélioration visible (Jospin)
- deuil toujours pas réalisé par le peuple de gauche par rapport aux illusions des programmes "de gauche"
- choc du 21 avril 2002, élection de Chirac qui n’avait réuni que 20% d’électeurs au 1er tour, avec comme conséquence une perte considérable de légitimité
- sentiment dans l’électorat de droite que Chirac ne réalise qu’une petite partie de son programme
- échec de la droite à toutes les élections intermédiaires, malgré la constitution de l’UMP
- échec de Chirac et des partisans du OUI au référendum
- émeutes des cités
- crise du CPE

Cette crise patente peut servir de repoussoir à tous : la meilleure créativité pour résoudre les difficultés est généralement constatée "en bordure du chaos". Mais à la condition que TOUS les acteurs se décident à abandonner toute exclusive : cela vaut pour les partisans de Villepin mais aussi pour les anti-CPE : une négociation authentique ne peut commencer par l’humiliation ou la capitulation d’une des parties.

Les syndicats demandent actuellement que les règles du droit du travail ne soient pas discutées dans les négociations, ils veulent ne parler que du reste. Cette exigence doit être absolument être rejetée, de même que celle de Villepin de ne pas entendre parler de retrait du CPE.

Les parties doivent s’obliger à une stricte symétrie, tout doit pouvoir être discuté, y compris les règles concernant le droit du travail (simplification, allègement des contraintes, volonté de limiter les recours judiciaires aux seuls vrais abus, acceptation de reconnaitre que dans la majorité des cas les patrons ne se lèvent pas le matin en se demandant qui ils vont virer le jour-même, etc.).

Une vraie négociation suppose la création d’un "espace transitionnel" où l’on accepte temporairement (d’évaluer) des hypothèses, sans préjuger de leur acceptation ou de leur refus.

Une autre condition importante est que les partenaires sociaux acceptent de regarder ce qu’il se passe dans les autres pays, de constater l’ampleur des écarts liés à "l’exception française", et d’envisager que les "recettes" qu’ils croient détenir ne semblent pas fonctionner actuellement en France, alors que nous détenons justement de très nombreux records du monde : prélèvements obligatoires, charges sociales, dépenses publiques, étendue du secteur public, ampleur des gaspillages, nombre de fonctionnaires, faible durée du travail, âge tardif d’entrée sur le marché du travail, sortie précoce des séniors, âge de la retraite plus bas, etc.

C’est il me semble l’esprit des accords de Grenelle en 1968, qui avait permis de repartir sur des bases nettement plus saines. Bien sûr le contexte est très différent, et il ne peut y avoir le même espoir pour les jeunes de bénéficier de meilleures conditions de vie et de travail que leurs parents.

Mais il faut sortir de cette sinistrose ! C’est possible, la France et les Français ont de nombreuses fois su relever des défis ambitieux ! Cela suppose simplement que tous constatent qu’on ne peut plus continuer à faire comme si les problèmes n’existaient pas.

Il va sans dire que c’est ce scénario qui présente les meilleures chances de redressement,
- pour contrer à la fois cette sinistrose, les populismes, les peurs de toutes sortes, la montée des extrêmes, les risques de pourrissement/délitement
- pour tourner le dos aux illusions tenaces mais bien vaines, au dogmatisme, aux affrontements stériles
- et pour au contraire avoir la volonté de chercher des rapports gagnant / gagnant, augmenter de façon décisive les possibilités d’évolution de la société française.

Simplement il ne faut pas nier les tendances "naturelles" françaises à retourner à ses vieux et très actuels démons, et cela demandera de la vigilance de la part de tous les acteurs.

Cela demandera aussi de ne pas se voiler la face, et de chercher des représentants pour les acteurs n’en disposant pas actuellement : jeunes des banlieues par exemple. Il ne faudrait pas recommencer le processus engagé pour les intermittents du spectacle, les négociations se faisant sans véritable représentation de leur part, avec toutes les conséquences négatives constatées !

Cela demande aussi que la société civile soit représentée dans ce processus : il est impératif de trouver une façon d’éviter que les seuls acteurs écoutés soient les plus archaïques, frileux, car corporatistes et peu représentatifs et poussés à la surenchère. Il faut pouvoir impliquer des associations déjà très engagées dans le débat économico-social-sociétal comme Croissance Plus (association de chefs d’entreprises innovantes et en forte croissance), l’Ami Public, Energies Démocrates liées à Christian Blanc, des "think tanks" (Institut Montaigne, par exemple).

Les technologies modernes de communication permettent d’échanger, par exemple grâce à des Forums. Ces échanges pourraient avoir lieu dans des espaces à la fois physiques et "virtuels" : des ordinateurs portables en réseau permettent cette conjugaison de moyens traditionnels et modernes, et de déboucher très vite sur des consensus, sur la formalisation d’alternatives permettant un vote.

Sous ces conditions les échanges réalisés permettraient au moins de déminer le terrain, et au mieux de déboucher sur des accords, et même des expérimentations locales, avec appel à des volontaires sur le terrain et engagement de comparer les résultats.

Alors cette année 2006-2007 serait véritablement utile, avec un sursaut civique salutaire qui changerait énormément de choses et en particulier cette sinistrose et ce délitement lent mais semblant inéluctable, et parsemé de soubresauts (NON au référendum, crise des cités, crise actuelle et débordements divers).

La campagne électorale de 2007 serait alors une excellente opportunité pour choisir vraiment la direction des évolutions nécessaires, et éviter les habituelles tendances clientélistes et corporatistes qui ont déjà fait tant de mal à notre pays et aux Français.

P.-S.

Précision utile : je suis moi-même plutôt favorable au CPE, même si ce n’est qu’un élément pour faire baisser le chômage des jeunes, et surtout de ceux qui ont le plus de mal à amorcer leur expérience professionnelle, et même s’il ne peut être question d’en attendre des effets extraordinaires.

Donc si je prends position pour le retrait du CPE, ce n’est pas de gaieté de coeur. Je crois effectivement qu’il faut vraiment reconsidérer tous les éléments relatifs au travail, y compris ceux qui touchent à un Code du Travail extrêmement complexe.

Mais il faut aussi tenir compte des perceptions de certains jeunes, même si ces perceptions sont généralement très idéologiques. Qu’on le veuille ou non, les représentations mentales jouent un rôle important, et les nier ne permet pas de faire évoluer la société. Toute la question est donc de faire oeuvre de pédagogie et de diffusion d’information sérieuse, surtout en ce qui concerne les énormes différences entre les pays européens et les décalages français, sources de bien des maux de notre société.


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